Faire communauté : construire des espaces LGBTIQ ı|ı·•·ı|ı·•·ı|ı·•·ı|ı·•·ı|ı·•·ı|ı Community making: Framing LGBTIQ spaces

Each abstract is available in French and English!
Le résumé de chaque communication est disponible en français et en anglais !

Publication des communications | Paper release date: June 25, 2020.
Discussion | Q&A Session: Samedi 27 juin 2020 | Saturday June 27, 2020.
19.00-20.00 CEDT (Paris) | 18.00-19.00 BST (London) | 13.00-14.00 EDT (NY) | 10.00-11.00 PDT (LA).

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Introduction

Les espaces communautaires peuvent constituer pour les populations LGBTI et Queer un lieu d’échanges, ressources et réflexions, à l’écart – dans une certaine mesure toutefois – des conflits avec un ordre social LGBTphobe, tel qu’il en a été question dans le précédent panel de ce colloque. Cette communauté prend appuie sur différentes structures – tantôt associatives, tantôt médiatiques, institutionnelles, ou encore informelles. Les chercheurs et chercheuses convié·e·s à ce quatrième et dernier panel de notre conférence interrogent ainsi différentes modalités constitutives des espaces communautaires LGBTI et Queer.

Manon Pagé, doctorante à la Johns Hopkins University, nous propose tout d’abord de retourner pour un temps aux années 1970 afin d’interroger, dans une perspective transatlantique, les interactions entre mouvements féministes et lesbiens. Si la communauté prend parfois des airs d’espace restreint, cette communication souligne toutefois l’existence d’objets médiatiques et littéraires servant d’appui à des échanges et transferts culturels internationaux.

Davantage ancrée dans la scène contemporaine, la communication de Charlotte Kaiser, doctorante à l’ITRG-Diversity de Trèves, est consacrée aux usages des réseaux socio-numériques dans la formation de contre-publics queer. En se penchant sur l’initiative du forum participatif « Queering the Map », Charlotte Kaiser propose également une intéressante réflexion sur la manière dont le web souligne l’existence de communautés queer dans l’espace urbain.

Noah Wourlod, masterant à l’EHESS, s’intéresse quant à lui aux modalités de gestion de conflit dans la communauté trans en France. Il en questionne les codes et les discours afin de poser les limites d’une organisation communautaire prétendant à l’« inclusivité ». Par ce biais, il ouvre une réflexion sur d’autres modèles de politiques anti-discriminations, lesquelles permettraient de penser l’inclusion effective des groupes les plus marginalisés.

Enfin, Arthur Ségard, doctorant à la NYU, nous offre une analyse comparée du film Les Garçons Sauvages de Bertrand Mandico et du recueil de poèmes Aux Enfants Perdu·e·s de Sam Rey. Inscrivant ses analyses dans le concept foucaldien d’hétérotopie, il nous montre comment des œuvres de fiction participent aussi à la formation « d’autres espaces » qui viennent à leur tour subvertir les normes sociales du genre telles que nous les connaissons.

Ce que démontrent finalement ces quatre communications, c’est la multiplicité des modèles communautaires qui parcourent les mouvements LGBTI et Queer. De cette manière, ce panel pose un regard critique sur les formules réductrices désignant « la » communauté LGBTIQ comme une instance unique, dont il demeure impossible de saisir les caractéristiques.

Louise Barrière.

Community sometimes provides LGBTI and Queer people with spaces outside of an LGBTphobic social order – as analysed in the previous panel. There, they meet, talk, and exchange useful resources. Such a community draws on various forms of collective organisation: associations, media, institutional and informal groups, … The four papers presented in our fourth and last panel question how LGBTI and Queer people frame their sense of community.

First, Manon Pagé, PhD Candidate at the Johns Hopkins University of Baltimore, brings us back to the 1970s and looks at the links between feminist and lesbian movements in a transatlantic perspective. And if « the community » often looks like a closed space, her paper underpins the role of literature and media in international circulation and cultural transfer.

Moving on to more contemporary settings, Charlotte Kaiser, PhD Candidate at the ITRG-Diversity group of Trier, observes the role of online social media in the constitution of queer counter-publics. Analysing the forums of Queering the Map, her paper provides us with an interesting reflection on how online spaces may highlight the existence of thriving queer communities within the urban space.

Noah Wourlod, MA Student at the Parisian institution the « EHESS », studies conflict management in the French trans community. He questions the communal norms and discourses in order to shed a light on the limits of the « inclusivity » that the community pretends to reach. He then suggests new models for anti-discrimination policies, aiming to further develop concrete possibilities of inclusion for more marginalised sub-groups.

Finally, Arthur Ségard, PhD Candidate at the NYU, offers us a comparative analyses of Bertrand Mandico’s movie Les Garçons Sauvages, and Sam Rey’s poetry Aux Enfants Perdu·e·s. Drawing on Foucault’s conceptualisation of « heterotopia », he demonstrates how fictional works also participates in framing « other spaces », keen on subverting the social norms of gender binary.

These four papers finally demonstrate that LGBTI and Queer people organise themselves within a variety of communal structures. Thus, the panel also critically engages with common expressions narrowing « the » LGBTIQ community in a single and unique instance, whose characteristics remain elusive.

Louise Barrière.

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ABSTRACTS

Manon Pagé, “Les passeurs·euses culturel·le·s et le féminisme lesbien au début des années 70.”

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Language: Français

Abstract:
Cultural translators and lesbian feminism in the early 1970s”

In the 1970s, the French gay movement was known for its anti-Americanism. Meanwhile, lesbian groups have tied closer links with American feminists, as the second wave of the women’s rights movement emerged. At the end of the 1960s, a schism between gay and lesbian movements had already begun on both sides of the Atlantic. In France, the political events of May 1968 underpinned the beginning of a sexual revolution in which women remained belittled. In the USA, the Stonewall Riots appeared as the foundations of an LGBT activism from which women, especially lesbians, still largely feel excluded. Yet, literature provided an answer to these exclusions.

In this paper, I highlight the development of lesbian feminism as an answer to the failures of the sexual revolution on both sides of the Atlantic. More specifically, I focus on cultural translators who facilitated exchanges between French and American feminists. In doing so, I look at feminist manifestos, journals and novels from that era. I for instance analyse The Woman-Identified Woman manifesto and its French reception, as well as six numbers of the French Women’s Liberation Front’s (MLF) journal, Le Torchon Brûle, published between 1971 and 1973, and more broadly Monique Wittig’s work which is located at the intersection of French and American movements. Crossing sources from both countries allows me to understand the convergences and divergences in the early 1970s transatlantic lesbian feminism.

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Résumé :

Si le mouvement gay en France se caractérise par son anti-américanisme dans les années 70, les revendications lesbiennes semblent s’être intimement liées à celles des féministes américaines qui inauguraient alors la deuxième vague du mouvement de revendication des droits des femmes. La fin des années 60 voit le début d’une période de scission entre les mouvements gays et lesbiens de part et d’autre de l’Atlantique. En France, mai 1968 marque bel et bien le début d’une révolution sexuelle mais les femmes sont encore infériorisées. Il en va de même aux États-Unis où les émeutes de Stonewall constituent l’événement fondateur de l’activisme LGBT et dont les femmes, tout particulièrement les lesbiennes, se sentent encore largement exclues. La réponse à cette exclusion transparaît notamment en littérature, domaine auquel je m’intéresserai spécifiquement dans cette présentation.

Je me propose d’offrir une lecture centrée sur le développement du féminisme lesbien, soit le féminisme le plus radical du début des années 70, qui se pose en réponse aux manquements de la révolution sexuelle des deux côtés de l’Atlantique. Plus précisément, je m’intéresse aux passeurs.ses culturel·le·s qui ont donné lieu à des échanges entre les féministes françaises et américaines, lesquels n’ont pas été aussi fructueux dans le mouvement de libération gay.

Pour ce faire, j’analyserai en particulier les échanges opérés dans les manifestes, journaux et romans féministes de l’époque. Parmi mes objets d’étude, je compterai entre autres le manifeste The Woman-Identified Woman et sa réception en France, les six numéros du Torchon Brûle, journal du MLF de 71 à 73 et plus généralement l’œuvre de Monique Wittig qui se trouve à l’intersection des mouvements français et américain. Le croisement des sources des deux pays permettra de comprendre les tendances convergentes et divergentes du féminisme lesbien transatlantique au début des années 1970.

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Charlotte Kaiser, “La rue n’est pas hétérosexuelle ? Une analyse discursive des commémorations collaboratives de Queering the Map à Montréal et Berlin.”

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Language: Français

Abstract:
“‘Isn’t the street heterosexual?’ A discourse analysis of Queering the Map’s collaborative commemorations in Montreal and Berlin.”

Montreal and Berlin: two cosmopolitan metropolises, known for their multicultural population. Sharing a similar historical development, queer networks emerged in both cities alike. Changing, evolving, disappearing, reappearing. Signs of alternative, queer audiences and communities, I consider these networks as an important aspect that makes Montreal and Berlin “queerscapes” (Ingram, Bouthillette & Retter, 1997).

In this paper, I analyse the queer networks that the online map queeringthemap.com creates and highlights. This collaborative forum, launched in Montreal in 2017, commemorates queer moments in the world and sheds a light on the collective experience of queerness.

In a first part, drawing on Henri Lefebvre (1974), I term the city a social construct, marked by systems of power, such as heteronormativity. Therefore the street is, by default, heterosexual (Schuster, 2012). Yet, as I elaborate in a second part, the hegemony of the majority, in the public sphere (Habermas, 1992), doesn’t remain uncontested: counter-publics (Fraser, 1990) appear and demonstrate the existence of a diverse population in specific territories. In a third part, I use the concept of “queerscape” in an intersectional perspective to analyse the commemorations of Berlin and Montreal’s queer spaces, as they are displayed on Queering the Map. Through discourse analysis, I answer three questions: Where are the commemorations located in the city? Who are the authors of the comments? What do they describe? Thereby, I compare the specificities of these subversive maps of Montreal and Berlin.

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Résumé:

Montréal et Berlin, deux métropoles cosmopolites, connues pour leur diversité. Suite à une évolution historique pareille, des réseaux queer émergeaient et émergent dans les deux métropoles : ils changent, évoluent, disparaissent et renaissent. Étant le signe d’un public alternatif, voire de communautés queer, je considère ces réseaux un aspect important afin de décrire Montréal et Berlin en tant que « queerscapes » (Ingram, Bouthillette, & Retter, 1997).

Plus particulièrement, j’analyserai les réseaux queer créés en rendus visibles en ligne sur la carte queeringthemap.com. Ce forum collaboratif, lancé en 2017 à Montréal, sert à la commémoration des divers moments queer dans le monde entier afin d’exposer l’expérience collective du queer. Dans un premier temps, suivant Henri Lefebvre (1974), je définirai la ville en tant que construction sociale qui est donc marquée de systèmes de pouvoir sociaux, dans ce cas de l’hétéronormativité, qui – par défaut – rend la rue hétérosexuelle (Schuster, 2012). Comme je le développerai dans un deuxième temps, cette hégémonie de la publicité majoritaire (Habermas, 1992) ne reste pas sans contestation; des « contre-publics » (Fraser, 1990) se forment et démontrent la diversité des habitant.e.s d’un certain territoire. Dans un troisième temps, le concept du queerscape, qui s’inscrit également dans une logique intersectionnelle, sera la base de mon analyse d’espaces queer à Montréal et à Berlin tels qu’ils sont commémorés sur Queering the Map. À travers une analyse discursive de ces commémorations, j’aborderai trois questions : où est-ce que les lieux commémorés se trouvent dans la ville ? Qui sont les potentiel.le.s auteur.e.s des commentaires ? Qu’est-ce que les auteur.e.s décrivent dans leurs commentaires ? Le but de cette analyse sera de comparer les particularités de ces cartographies subversives de Montréal et de Berlin.

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Noah Wourlod, “Gérer le conflit dans les espaces trans en France. Modèles et alternatives pour une gestion communautaire plus inclusive.”

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Language: Français

Abstract:
Conflict management in French trans’ spaces. Models and alternatives for a more inclusive community.”

Responding to the isolation they may suffer from, transgender people often organise their communities on their own terms (Cannon et al. 71; Spira et al. 9). Drawing on anti-discrimination policies (Ahmad, 2015), trans activist groups fight against the reproduction of intersectional forms of oppression. A rhetoric of “safety” aims to define inaccurate behaviors and to push away their authors.

Though aimed at protecting the most discriminated-against people, this rhetoric often appears contradictory (Burns, 2017; Thom, 2016; Ahmad, 2015; Halberstam, 2014). In a first part, I show that, contrary to intellectual or upper-class trans people, the most precarious trans population may not benefit to the same access to the terminologies or behavioral practices that are deemed accurate and “safe”. They are thus exposed to higher states of isolation because of the exact structural reasons that anti-discriminatory policies are supposed to fight (Thom, 2016). Meanwhile, in a second part, I also propose that, even though activist milieux often speak about inclusivity, they may be criticised for their lack of accessibility for precarious or disabled, people of colour.

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Résumé:

En réponse à l’isolement dont elles sont susceptibles de souffrir, les personnes transgenres s’organisent en communautés régies par des règles qui leur sont propres (Cannon et al. 71 ; Spira et al. 9). En effet, les groupes trans militants œuvrent contre la reproduction de schémas d’oppression intersectionnels grâce à des politiques anti-discrimination (Ahmad, 2015). Cette rhétorique du safe définit quels sont les comportements inadéquats et met à distance les auteur·ice·s de ces comportements.

Bien que cette rhétorique soit pensée pour protéger les personnes les plus discriminées, des contradictions sont fréquemment observées (Burns, 2017 ; Thom, 2016 ; Ahmad, 2015 ; Halberstam, 2014). En effet, dans un premier temps, le discours safe donne lieu à des manipulations rhétoriques, à des débats et des conflits interpersonnels au sein des communautés transgenres. Ces conflits se soldent parfois sur l’exclusion de certains membres, notamment des personnes en situation de grande vulnérabilité (Burns, 2017 ; Thom, 2016 ; Ahmad, 2015). En effet, contrairement aux personnes trans issues de milieux intellectuels ou de classes sociales supérieures, les populations trans les plus précarisées sont susceptibles de ne pas bénéficier du même accès à la terminologie et aux codes de conduite jugés adéquats, ce qui les expose à des situations d’isolement au sein même de leurs communautés pour des raisons structurelles que les politiques antidiscrimination sont censées combattre (Thom, 2016). Dans un second temps, si les milieux militants tiennent un discours inclusif, ils sont parfois critiqués du fait de leur manque d’accessibilité aux personnes racisé·e·s, précaires ou non-valides sur le plan concret (rampe d’accès, prix, musique, racisme…).

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Arthur Ségard, “’Insularités Queer : Hétérotopie et trouble dans le genre dans Les Garçons Sauvages de Bertrand Mandico et Aux Enfants Perdu·e·s de Sam Rey.”

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Language: Français

Abstract:
“Queer Neverlands: Heterotopia and Gender Trouble in Bertrand Mandico’s Les Garçons Sauvages and Sam Rey’s Aux Enfants Perdu·e·s.”

In his 2017 movie Les Garçons sauvages, Bertrand Mandico tells the story of five male adolescents in the early 20th century who commit a murder to display their violent masculinity. They are therefore taken in by a strange « Captain », who promises to change these « barbarians » into « docile lambs ». He brings them to a mysterious, uncharted island, where they are eventually turned into women — at the end of the movie, we discover that the island’s amphibious vegetation is largely made of « hormonal plants », which have this very peculiar power. In the first part of the movie, shot in black and white, the boys have a clearly, and even caricaturally masculine attitude, the setting (either the boys’ house or the Captain’s ship) is made of sharp lines or geometrical architectural patterns, and authority figures are easily recognizable (the teacher, the judge, the parents, the Captain). Later, the « queer » space of the island is depicted in a radically different way: the colours are bright, the vegetal setting is less linear and more evolutive (time-lapse shots show the plants visibly growing and moving), conveying both a sense of gender fluidity (the boys are less « masculine » in their attitude: they begin to experience desire for their Captain and for each other), and of subversion of authority (the Captain is not obeyed anymore, and he is eventually killed).

In their 2019 book Aux Enfants Perdu•e•s, the transgender poet Sam Rey depicts their difficult transitioning process, characterized by stigmatization and violence. The first parts of the book (« Inclassables », « Cuerpo », « ανησυχία ») describe in a vivid and down-to-earth style not only the transphobic violence the author encountered, but also their depression and hospitalization. The sentences are really short and factual (« Survivre couché•e. Samedi gris. Tête qui tourne. ») But in the last part of the book (« Aux Enfants Perdu•e•s »), the style shifts and becomes more poetical, the sentences are longer, denser, and use metaphors referring to sea and space (« Autochtone de la Lune, je converse avec vos satellites. […] Capitaine sans navire, errer de port en port, de cauchemars en cauchemars… »). In this part, the author rewrites the story of the Lost Boys from Peter Pan, who are turned into a symbol of non-binary gender identity (as shown by the use of inclusive writing), and they imagine a utopian community that transcend their individual loneliness (« Enfants Perdu•e•s, sentez-vous vos cœurs, vos têtes, vos cicatrices battre à l’unisson? Nous avons vaincu, nous avons vaincu la vie […]! »)

By using the Foucaldian concept of « heterotopia », I will show how these artists create, in their work, an « other space », which is opposed to society’s common rules and norms, and can be seen as the spatialization of a political discourse on gender, and more specifically on gender-fluidity and non-binarity. I will show the subversive potential of this strategy, but also its limitations: maybe projecting their revindications on « another space » or on a « non-space », radically isolated from society, is actually preventing the artists to express political statements that would be applicable here and now, and can be interpreted as a form of « escapism ».

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Résumé:

Dans son film Les Garçons Sauvages (2017), Bertrand Mandico raconte l’histoire de cinq adolescents adolescents de la fin du vingtième siècle, commettant un meurtre pour montrer la violence de leur masculinité. Ils sont alors pris en charge par un étrange « Capitaine » qui promet de transformer ces « barbares » en « dociles agneaux ». Celui-ci les emmène alors sur une île mystérieuse, où ils sont changés en femmes – à la fin du film, nous découvrons que la végétation présente sur l’île est principalement faite de plantes hormonales qui détiennent ce pouvoir particulier. Dans la première partie du film, tournée en noir et blanc, les garçons endossent clairement une attitude masculine, à la limite de la caricature. Les décors (la maison où vivent les garçons ou le bateau du capitaine) sont marqués par des lignes nettes et une architecture aux motifs géométriques. Les figures d’autorité sont quant à elles facilement reconnaissables : enseignant, juge, parents, capitaine. Plus tard, l’espace « queer » de l’île est dépeint d’une tout autre manière, laissant apparaître des couleurs vives, et une végétation moins linéaire et plus évolutive (des plans en time-lapse montrent notamment la croissance et le mouvement des plantes). Ce changement amène avec lui une forme de fluidité de genre (les garçons deviennent moins masculins dans leurs attitudes, ils commencent également à ressentir du désir pour le capitaine ou les uns pour les autres), ainsi qu’une sorte de subversion de l’autorité (le capitaine n’est plus obéi et finit par être tué).

Dans Aux enfants perdus, ouvrage publié en 2019, le poète transgenre Sam Rey décrit la difficulté du processus de transition, caractérisé par la stigmatisation et la violence. Les premières parties de l’ouvrage (« Inclassables », « Cuerpo », « ανησυχία ») décrivent dans un style vif et terre à terre la violence rencontrée par l’auteur, sa dépression et son hospitalisation ; les phrases sont courtes et factuelles. Mais dans la dernière partie de l’ouvrage, le style évolue vers une forme plus poétique, aux phrases plus denses, plus longues, parsemées de métaphores référant à la mer et l’espace. Dans cette dernière partie, l’auteur réécrit l’histoire des garçons perdus de Peter Pan. Devenus symboles d’une identité de genre non-binaire, ces derniers imaginent une communauté utopique qui transcende leur solitude individuelle.

En m’appuyant sur le concept foucaldien d’hétérotopie, j’analyserai de quelle manière ces artistes créent un « autre espace », opposé aux règles et normes habituelles de notre société, pouvant ainsi être lu comme une spatialisation d’un autre discours sur le genre, et plus particulièrement sur la fluidité de genre et la non-binarité. Je soulignerai le potentiel subversif d’une telle stratégie de même que ses limites. En effet, peut-être que la projection de ces revendications dans un « autre espace » ou un « non-espace », radicalement à l’écart de notre société, s’inscrit dans une forme d’exutoire retirant à ces artistes la possibilité d’exprimer un discours politique applicable ici et maintenant.

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