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Résumé

Dans son film Les Garçons Sauvages (2017), Bertrand Mandico raconte l’histoire de cinq adolescents adolescents de la fin du vingtième siècle, commettant un meurtre pour montrer la violence de leur masculinité. Ils sont alors pris en charge par un étrange « Capitaine » qui promet de transformer ces « barbares » en « dociles agneaux ». Celui-ci les emmène alors sur une île mystérieuse, où ils sont changés en femmes – à la fin du film, nous découvrons que la végétation présente sur l’île est principalement faite de plantes hormonales qui détiennent ce pouvoir particulier. Dans la première partie du film, tournée en noir et blanc, les garçons endossent clairement une attitude masculine, à la limite de la caricature. Les décors (la maison où vivent les garçons ou le bateau du capitaine) sont marqués par des lignes nettes et une architecture aux motifs géométriques. Les figures d’autorité sont quant à elles facilement reconnaissables : enseignant, juge, parents, capitaine. Plus tard, l’espace « queer » de l’île est dépeint d’une tout autre manière, laissant apparaître des couleurs vives, et une végétation moins linéaire et plus évolutive (des plans en time-lapse montrent notamment la croissance et le mouvement des plantes). Ce changement amène avec lui une forme de fluidité de genre (les garçons deviennent moins masculins dans leurs attitudes, ils commencent également à ressentir du désir pour le capitaine ou les uns pour les autres), ainsi qu’une sorte de subversion de l’autorité (le capitaine n’est plus obéi et finit par être tué).

Dans Aux enfants perdus, ouvrage publié en 2019, le poète transgenre Sam Rey décrit la difficulté du processus de transition, caractérisé par la stigmatisation et la violence. Les premières parties de l’ouvrage (« Inclassables », « Cuerpo », « ανησυχία ») décrivent dans un style vif et terre à terre la violence rencontrée par l’auteur, sa dépression et son hospitalisation ; les phrases sont courtes et factuelles. Mais dans la dernière partie de l’ouvrage, le style évolue vers une forme plus poétique, aux phrases plus denses, plus longues, parsemées de métaphores référant à la mer et l’espace. Dans cette dernière partie, l’auteur réécrit l’histoire des garçons perdus de Peter Pan. Devenus symboles d’une identité de genre non-binaire, ces derniers imaginent une communauté utopique qui transcende leur solitude individuelle.

En m’appuyant sur le concept foucaldien d’hétérotopie, j’analyserai de quelle manière ces artistes créent un « autre espace », opposé aux règles et normes habituelles de notre société, pouvant ainsi être lu comme une spatialisation d’un autre discours sur le genre, et plus particulièrement sur la fluidité de genre et la non-binarité. Je soulignerai le potentiel subversif d’une telle stratégie de même que ses limites. En effet, peut-être que la projection de ces revendications dans un « autre espace » ou un « non-espace », radicalement à l’écart de notre société, s’inscrit dans une forme d’exutoire retirant à ces artistes la possibilité d’exprimer un discours politique applicable ici et maintenant.

Abstract

“Queer Neverlands: Heterotopia and Gender Trouble in Bertrand Mandico’s Les Garçons Sauvages and Sam Rey’s Aux Enfants Perdu·e·s.”

In his 2017 movie Les Garçons sauvages, Bertrand Mandico tells the story of five male adolescents in the early 20th century who commit a murder to display their violent masculinity. They are therefore taken in by a strange « Captain », who promises to change these « barbarians » into « docile lambs ». He brings them to a mysterious, uncharted island, where they are eventually turned into women — at the end of the movie, we discover that the island’s amphibious vegetation is largely made of « hormonal plants », which have this very peculiar power. In the first part of the movie, shot in black and white, the boys have a clearly, and even caricaturally masculine attitude, the setting (either the boys’ house or the Captain’s ship) is made of sharp lines or geometrical architectural patterns, and authority figures are easily recognizable (the teacher, the judge, the parents, the Captain). Later, the « queer » space of the island is depicted in a radically different way: the colours are bright, the vegetal setting is less linear and more evolutive (time-lapse shots show the plants visibly growing and moving), conveying both a sense of gender fluidity (the boys are less « masculine » in their attitude: they begin to experience desire for their Captain and for each other), and of subversion of authority (the Captain is not obeyed anymore, and he is eventually killed).

In their 2019 book Aux Enfants Perdu•e•s, the transgender poet Sam Rey depicts their difficult transitioning process, characterized by stigmatization and violence. The first parts of the book (« Inclassables », « Cuerpo », « ανησυχία ») describe in a vivid and down-to-earth style not only the transphobic violence the author encountered, but also their depression and hospitalization. The sentences are really short and factual (« Survivre couché•e. Samedi gris. Tête qui tourne. ») But in the last part of the book (« Aux Enfants Perdu•e•s »), the style shifts and becomes more poetical, the sentences are longer, denser, and use metaphors referring to sea and space (« Autochtone de la Lune, je converse avec vos satellites. […] Capitaine sans navire, errer de port en port, de cauchemars en cauchemars… »). In this part, the author rewrites the story of the Lost Boys from Peter Pan, who are turned into a symbol of non-binary gender identity (as shown by the use of inclusive writing), and they imagine a utopian community that transcend their individual loneliness (« Enfants Perdu•e•s, sentez-vous vos cœurs, vos têtes, vos cicatrices battre à l’unisson? Nous avons vaincu, nous avons vaincu la vie […]! »)

By using the Foucaldian concept of « heterotopia », I will show how these artists create, in their work, an « other space », which is opposed to society’s common rules and norms, and can be seen as the spatialization of a political discourse on gender, and more specifically on gender-fluidity and non-binarity. I will show the subversive potential of this strategy, but also its limitations: maybe projecting their revindications on « another space » or on a « non-space », radically isolated from society, is actually preventing the artists to express political statements that would be applicable here and now, and can be interpreted as a form of « escapism ».

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Arthur Ségard

Arthur Ségard is a PhD candidate at NYU (Institute of French Studies/Department of French Literature, Thought and Culture). His work focuses mostly on the spectacularization of monstruosity and otherness in late 19th-century France (performance, literature, cinema).